Partager l'article ! 1ère S3 : sujet tombé en Amérique du Nord le 7 juin 2010: Séries S et ES Objet d’étude : Le roman et ses personnages : visions de l’ ...
Séries S et ES
Objet d’étude : Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde.
Corpus :
- Texte A - Honoré de Balzac, Illusions perdues, 1843.
- Texte B - Émile Zola, L’Œuvre, 1886.
- Texte C - Marguerite Duras, Un Barrage contre le Pacifique, 1950.
- Texte D - Isabelle Jarry, Le Jardin Yamata, 1999.
I. Vous répondrez d’abord à la question suivante (4 points)
Les textes du corpus, à travers la description des lieux, mettent-ils en lumière la même vision du monde ? Votre réponse n’excédera pas une vingtaine de
lignes.
II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points)
1. Commentaire
Vous commenterez le texte d’Honoré de Balzac, extrait des Illusions perdues. (Texte A)
2. Dissertation
Balzac, dans son roman Le Père Goriot, alors qu’il décrit le personnage de Madame Vauquer et la pension qu’elle dirige, écrit : « Toute sa personne explique la pension, comme la pension
implique sa personne. »
En vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos lectures personnelles, vous direz comment la description contribue à la construction des personnages et de l’univers romanesque.
3. Invention
« Toute sa personne explique la pension, comme la pension implique sa personne. »
Vous rédigerez une page de roman dans laquelle les lieux laissent deviner la psychologie d’un personnage.
Texte A : Honoré de Balzac, Illusions perdues, « Un grand homme de province à Paris »
Lucien de Rubempré, un jeune poète, a quitté Angoulême, sa ville natale, pour tenter sa chance à Paris. Il y rencontre un journaliste, Étienne Lousteau, qui lui fait découvrir la vie nocturne parisienne. Dans cet extrait, ils sont au « Panorama Dramatique », une salle de spectacle de médiocre qualité.
Étienne et Lucien perdirent un certain temps à errer dans les corridors et à parlementer avec les ouvreuses1.
- Allons dans la salle, nous parlerons au directeur qui nous prendra dans sa loge. D’ailleurs je vous présenterai à l’héroïne de la soirée, à Florine.
Sur un signe de Lousteau, le portier de l’Orchestre prit une petite clef et ouvrit une porte perdue dans un gros mur. Lucien suivit son ami, et passa soudain du corridor illuminé au trou noir qui, dans presque tous les théâtres, sert de communication entre la salle et les coulisses. Puis, en montant quelques marches humides, le poète de province aborda la coulisse, où l’attendait le spectacle le plus étrange. L’étroitesse des portants2, la hauteur du théâtre, les échelles à quinquets3, les décorations si horribles vues de près, les acteurs plâtrés4, leurs costumes si bizarres et faits d’étoffes si grossières, les garçons à vestes huileuses, les cordes qui pendent, le régisseur qui se promène son chapeau sur la tête, les comparses5 assises, les toiles de fond suspendues, les pompiers, cet ensemble de choses bouffonnes, tristes, sales, affreuses, éclatantes ressemblait si peu à ce que Lucien avait vu de sa place au théâtre que son étonnement fut sans bornes. On achevait un bon gros mélodrame6 intitulé Bertram, pièce imitée d’une tragédie de Maturin qu’estimaient infiniment Nodier, lord Byron et Walter Scott7, mais qui n’obtint aucun succès à Paris.
- Ne quittez pas mon bras si vous ne voulez pas tomber dans une trappe, recevoir une forêt sur la tête, renverser un palais ou accrocher une chaumière, dit Étienne à Lucien. Florine est-elle dans sa loge, mon bijou ? dit-il à une actrice qui se préparait à son entrée en scène en écoutant les acteurs.
- Oui, mon amour. Je te remercie de ce que tu as dit de moi. Tu es d’autant plus gentil que Florine entrait ici.
- Allons, ne manque pas ton effet, ma petite, lui dit Lousteau. Précipite-toi haut la patte ! dis-moi bien : Arrête, malheureux ! car il y a deux mille francs de recette.
Lucien stupéfait vit l’actrice se composant en s’écriant : Arrête, malheureux ! de manière à le glacer d’effroi. Ce n’était plus la même femme.
- Voilà donc le théâtre, dit-il à Lousteau.
- C’est comme la boutique de la Galerie de Bois8 et comme un journal pour la littérature, une vraie cuisine9, lui répondit son nouvel ami.
1 Ouvreuses : femmes dont le rôle est de placer les spectateurs dans une salle de spectacle.
2 Portants : montants qui soutiennent un élément du décor, un appareil d’éclairage au théâtre.
3 Échelles à quinquets : échelles munies de lampes formant des rampes d’éclairage.
4 Acteurs plâtrés : acteurs dont le visage est excessivement maquillé.
5 Comparses : acteurs qui remplissent un rôle muet, personnages dont le rôle est insignifiant.
6 Mélodrame : œuvre dramatique accompagnée de musique.
7 Maturin (1782-1824) : romancier irlandais ; Nodier (1780-1844) : écrivain français ; Lord Byron (1788-1824) : artiste, écrivain, poète anglais ; Walter Scott (1771-1832) : poète et écrivain écossais.
8 La Galerie de Bois : est dépeinte ensuite par Balzac comme « un bazar ignoble » ; « la boutique » est une librairie à côté d’autres commerces plus ou moins recommandables.
9 Une vraie cuisine : un mélange de genres invraisemblable.
Texte B : Émile Zola, L’Œuvre
Claude Lantier est un peintre sans succès qui cherche à imposer une nouvelle forme d’art pictural. Il évolue dans le milieu des artistes parisiens, qui tous connaissent des fortunes diverses. Il rencontre Christine avec qui il s’installe à la campagne pour un bonheur de courte durée. Elle lui donne un fils, Jacques, et le couple retrouve Paris.
Après le refus de son troisième tableau, l’été fut si miraculeux, cette année-là, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage, des journées limpides sur l’activité géante de Paris. Il s’était remis à courir la ville, avec la volonté de chercher un coup, comme il disait : quelque chose d’énorme, de décisif, il ne savait pas au juste. Et, jusqu’à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n’était pas encore ça. Il vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute de mettre la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste cachait des superstitions de femme nerveuse, il croyait à des influences compliquées et secrètes : tout allait dépendre de l’horizon choisi, néfaste ou heureux.
Une après-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d’ordinaire, quand ils sortaient ensemble. C’était une envie soudaine de promenade, un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois, derrière lequel se cachait le vague espoir qu’elle lui porterait chance. Et ils descendirent ainsi jusqu’au pont Louis-Philippe, restèrent un quart d’heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet1, à regarder en face, de l’autre côté de la Seine, le vieil hôtel du Martoy, où ils s’étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent leur ancienne course, faite tant de fois ; ils filèrent le long des quais, sous les platanes, voyant à chaque pas se lever le passé ; et tout se déroulait, les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin de l’eau, la Cité2 dans l’ombre que dominaient les tours jaunissantes de Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée de soleil, terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l’astre à son déclin les suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s’écornant3 derrière la coupole de l’Institut : un coucher éblouissant, tel qu’ils n’en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre4, dont toutes les mailles lâchaient des flots d’or. Mais, de ce passé qui s’évoquait, rien ne venait qu’une mélancolie invincible, la sensation de l’étemelle fuite, l’impossibilité de remonter et de revivre. Ces antiques pierres demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d’eux-mêmes, le charme du premier désir, la joie de l’espoir. Maintenant qu’ils s’appartenaient, ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leurs bras, pendant qu’ils marchaient doucement, comme enveloppés dans la vie énorme de Paris.
1 Parapet : balustrade, rambarde à hauteur de poitrine qui borde les ponts.
2 La Cité : île de la Cité, sur laquelle est implantée la cathédrale Notre-Dame.
3 S’écornant : ici, diminuant.
4 Le treillis de pourpre : les nuages se présentent de façon enchevêtrée, comme un maillage qui se défait en jouant avec la lumière du couchant.
Texte C : Marguerite Duras, Un Barrage contre le Pacifique
Dans Un barrage contre le pacifique, roman inspiré de son enfance, Marguerite Duras raconte l’histoire d’une famille. Une mère, son fils (Joseph) et sa fille (Suzanne), colons en Indochine française, sont confrontés à la misère ; en cause, les terres impropres à la culture qui leur ont été attribuées par l’administration française. L’extrait qui suit ouvre la seconde partie de l’œuvre. Il s’agit de montrer la grande ville coloniale : ses rues, son quartier blanc, ses trafics, ses lieux de loisirs.
Les quartiers blancs de toutes les villes coloniales du monde étaient toujours, dans ces années-là, d’une impeccable propreté. Il n’y avait pas que les villes. Les blancs aussi étaient très propres. Dès qu’ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours, comme on fait des petits enfants, et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité1 et d’innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d’autant, la différence première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses2 des fleuves et des rivières. Le blanc est en effet extrêmement salissant.
Aussi les blancs se découvraient-ils du jour au lendemain plus blancs que jamais, baignés, neufs, siestant à l’ombre de leurs villas, grands fauves à la robe fragile.
Dans le haut quartier n’habitaient que les blancs qui avaient fait fortune. Pour marquer la mesure surhumaine de la démarche blanche, les rues et les trottoirs du haut du quartier étaient immenses. Un espace orgiaque3, inutile était offert aux pas négligents des puissants au repos. Et dans les avenues glissaient leurs autos caoutchoutées4, suspendues, dans un demi-silence impressionnant.
Tout cela était asphalté5, large, bordé de trottoirs plantés d’arbres rares et séparés en deux par des gazons et des parterres de fleurs le long desquels stationnaient les files rutilantes des taxis torpédos6. Arrosées plusieurs fois par jour, vertes, fleuries, ces rues étaient aussi bien entretenues que les allées d’un immense jardin zoologique où les espèces rares des blancs veillaient sur elles-mêmes. Le centre du haut quartier était leur vrai sanctuaire. C’était au centre seulement qu’à l’ombre des tamariniers7 s’étalaient les immenses terrasses de leurs cafés. Là, le soir, ils se retrouvaient entre eux. Seuls les garçons de café étaient encore indigènes, mais déguisés en blancs, ils avaient été mis dans des smokings, de même qu’auprès d’eux les palmiers des terrasses étaient en pots. Jusque tard dans la nuit, installés dans des fauteuils en rotin derrière les palmiers et les garçons en pots et en smokings8, on pouvait voir les blancs, suçant pernod9, whisky-soda, ou martel-perrier10, se faire, en harmonie avec le reste, un foie bien colonial.
1 Immunité : privilège dont bénéficient les diplomates étrangers, leur famille, le personnel étranger des
ambassades et certains membres d’organismes internationaux, les soustrayant à la législation du pays où ils résident.
2 Limoneuses : boueuses.
3 Orgiaque : l’adjectif est à prendre ici dans le sens de « excessif ».
4 Caoutchoutées : garnies de caoutchouc. On fait ici référence aux pneus des voitures qui leur permettent de se déplacer silencieusement et confortablement.
5 Asphalté : recouvert de bitume.
6 Torpédos : automobiles anciennes décapotables.
7 Tamariniers : grands arbres pouvant atteindre vingt mètres de hauteur, poussant dans les régions tropicales.
8 « Les palmiers et les garçons en pots et en smokings » : la phrase précédente éclaire le sens. Les indigènes ont été « déguisés » et « mis dans des smokings » comme les palmiers avaient « été mis en pots ».
9 Pernod : boisson alcoolisée à base d’anis.
10 Martel-perrier : cocktail à base de cognac et d’eau minérale gazeuse.
Texte D : Isabelle Jarry, Le Jardin Yamata
Agathe, la narratrice, va au Japon pour tenter d’éclaircir le mystère de ses origines familiales. Dans les années 1930-1940, son grand-père a vécu à Kyoto et aurait participé à la création d’un jardin japonais, le jardin Yamata.
J’arrivai à la ville en milieu de matinée. La journée était si radieuse que l’air même paraissait s’être allégé, je respirai à fond et cela me faisait à chaque inspiration l’effet d’une légère ivresse. La dame de la billetterie refusa d’un geste mes pièces de cent yens et me fit signe d’entrer. Elle continuait de parler comme si je la comprenais, je ne saisis dans ses paroles que le nom de Miyazawa, j’entrai dans le jardin et le cherchai des yeux. La vive clarté du jour donnait à l’ensemble du jardin une beauté particulière, un relief que seules soulignent les lumières de demi-saison, quand quelque changement se prépare et que brusquement entrent en résonance les qualités concentrées de ces périodes de l’année où le climat bascule.
Je parcourais une fois encore l’allée que j’avais suivie des dizaines de fois déjà, et la vision que j’avais de ce que je connaissais pourtant si bien se trouvait comme renouvelée, rehaussée par l’éclat flatteur du soleil printanier. Je clignais des yeux devant l’étang aux facettes brillantes, sous la surface glissaient les carpes aux couleurs mélangées, orange, jaune d’or, noir mat, blanc nacré, bleu ardoise, jaune pâle vermillon. Leurs corps fuselés se croisaient dans l’eau, parfois un dos rouge affleurait, frôlant un flanc d’un blanc rosé, les couleurs de pigmentation se brouillaient dans le miroitement de l’onde et l’on finissait par oublier les poissons, pour ne plus distinguer qu’un ballet de couleurs furtives, langues de pinceaux agités par quelque main invisible. Je fis le tour complet du jardin et ce n’est qu’en revenant vers la maison que je vis le jardinier, assis sur les tatamis1 de la grande pièce, face au paysage qu’il contemplait, les yeux perdus vers les hauteurs des collines.
Je m’approchai en silence, ôtai mes chaussures sur la pierre plate du seuil et m’assis sur le bord de la galerie. Alors seulement je remarquai que le vieil homme ne portait pas ses vêtements de travail. Je ne distinguais pas bien le bas du corps – il était agenouillé sur ses talons – mais en haut il portait une veste de kimono d’un ocre foncé, dont le grain de tissu laissait apparaître une trame plus sombre. Sous l’encolure de sa veste, la bordure de son kimono de dessous dépassait, d’un bleu soutenu à fines rayures noires. Il me fit signe de le rejoindre sur le tatami et je vins m’asseoir à côté de lui.
— En ce moment, dit-il, c’est à cette place qu’on a la plus belle vue du jardin.
C’était sans doute celle qui offrait le rapport le plus harmonieux entre le jardin lui-même et l’arrière-plan. La forêt était alors constellée d’érables dont les jeunes feuilles venaient émailler le vert profond des camphriers2 de leurs pousses vert tendre. Ce fond contrasté faisait ressortir l’agencement parfait du jardin. De cette place, on aurait pu croire que l’eau qui alimentait la cascade venait du sous-bois voisin, partie plus en amont encore d’une source de montagne. L’œil se perdait et à sa suite entraînait l’esprit qui se prenait à divaguer par-delà l’infinité. On ne pensait plus, on abandonnait tout raisonnement pour se laisser aller à la sensation pure.
1 Tatamis : tapis de sol.
2 Camphriers : arbustes d’extrême Orient (lauriers du Japon).
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